Judith Butler : l’écume des genres
Popularisés depuis quelques années en France par différents
chercheurs, les principes de la question de genre et du queer étaient pourtant
orphelins de leur œuvre fondatrice,"Gender trouble", de Judith
Butler. Jamais traduit jusqu’alors, ce livre est désormais disponible en
français. Rencontre exclusive avec son auteur.
Par Tim Madesclaire et Julien Picquart
En 1990, Judith Butler, alors jeune philosophe inconnue, publie aux Etats-Unis
"Gender trouble", un livre qui connaît immédiatement un fort
retentissement non seulement dans les milieux féministes — dont elle propose
une critique radicale — mais aussi pour ce qui émergeait comme la théorie
"queer", à savoir une relecture des questions de genre — gay, lesbienne,
transexuel — en rupture avec les discours militants des années 70 ou 80. Dans
son introduction à la réédition de "Gender trouble" aux USA, Butler
s’étonnait, non sans plaisir, de l’impact de son livre sur les réseaux
militants, et se réjouissait qu’il ait pu servir de fondement à des actions
politiques, au-delà de la théorie.
En France, "Gender trouble" est le livre dont tout le (petit) monde
des chercheurs, intellectuels et militants a entendu parler, sur lequel des
pages et des pages ont été écrites, qui a été commenté par un nombre
impressionnant d’auteurs — en particulier les pourtant incompatibles Didier
Eribon et Marie-Hélène Bourcier — mais qui n’avait, étrangement, jamais été
traduit. Pourtant, les références auxquelles fait appel Judith Butler dans
"Gender Trouble" sont pour une grande partie françaises. Elles
constituent un corpus que François Cusset avait décrit dans un livre,
"French theory" (éditions de la Découverte, 2003) : Foucault,
Derrida, Deleuze, Lacan, ont formé un faisceau qui a traversé l’Atlantique
avant de nous être renvoyé comme un rayon laser frappe une boule disco,
diffractant de multiples éclats sur le dance floor. Butler n’est pas pour rien
dans ce "retour à l’envoyeur".
Le texte est bien sûr ardu. Même pour le lecteur averti et peu paresseux qui,
bien que connaissant bien Foucault, Kristeva, Lacan, Irigaray (il y en a !),
risque de décrocher soudain en s’acharnant sur le
"phallogocentrisme", l’envie lui prenant soudain d’aller explorer
quelques parties étranges de son corps sexué. La solution pourrait être de
mettre en place, à sa table de lecture, quelques dispositifs cruels pour se
concentrer, comme une machine à fouet à la Jenny Holzer ou une stimulation
électrique à chaque signe de décrochage. L’autre solution consiste à commencer
par d’autres textes plus abordables de Butler, conférences, entretiens, qui
reprennent largement les idées de la philosophe qui sait, quand il le faut,
"traduire" sa pensée en des mots clairs et souvent touchants.
> Le genre en questions
Interview exclusive de la philosophe américaine Judith Butler, professeur à
Berkeley.
Comment vous est venue l’idée que questionner le genre pouvait aussi
concerner d’autres sujets qui étaient bien au-delà du masculin et du féminin ?
Dans les années 80, je crois, j’avais l’habitude d’aller dans des bars et j’ai
pu y voir un certain nombre de "drag shows". Je me souviens avoir
pensé que certains des "hommes" qui se produisaient là
"interprétaient" la féminité d’une façon qui m’aurait été impossible.
Je participais également à des rencontres féministes à l’université où
j’entendais parler des présupposés hétérosexuels et des désirs de maternité des
"femmes". Je me suis alors rendue compte que je ne pouvais pas
trouver de sens à ces deux mondes. Le problème semblait bien plus complexe, et
dire que les femmes qui étaient "butch" ou sans enfants étaient
"masculines" sans dire comment leur participation à cette pratique
modifiait la masculinité ne suffisait pas. De même, les hommes qui "interprétaient"
la féminité la changeaient aussi. Le genre m’est apparu comme une catégorie
certes intrinsèquement complexe, mais également comme une catégorie constamment
en train d’être produite.
Seriez vous d’accord pour comparer la stratégie du genre au judo, en
particulier lorsqu’il s’agit de lutter contre les discours de haine ?
Je pense effectivement que l’on doit bouger avec et contre certaines normes
sociales, afin de les détourner vers d’autres fonctions. Un peu comme le
"umfunktionierung" dont parlait Brecht. Il pensait que l’on pouvait
s’emparer des symboles de la vie bourgeoise et les réutiliser pour produire de
nouvelles significations.
Vous utilisez souvent l’expression "une vie vivable".
Qu’entendez-vous par là ?
Une vie qui permette d’éviter la rage suicidaire. Quand vous vivez dans une
culture qui vous criminalise et vous pathologise en raison de votre sexualité
ou d’une déviance de genre, la tentation de se faire disparaître est grande. Ma
question est : à quoi ressembleraient des normes culturelles qui permettraient
à celles et ceux considérés jusque-là comme incompréhensibles de s’épanouir un
peu ?
Après toutes ces années de travail sur ces questions, quel bilan
tireriez-vous de ce que l’on a appelé la "théorie queer" ?
Je pense que la théorie queer continue d’apporter une contribution importante,
en ce qu’elle nous donne un moyen de comprendre les identifications complexes
qui sont à l’œuvre dans la sexualité. Elle nous permet de problématiser le
genre, de sorte qu’on ne le considère pas comme donné. Et elle nous commande de
conceptualiser les relations entre la sexualité, le genre et le pouvoir selon
des termes qui ne peuvent se réduirent à de simples revendications
identitaires. Il faut également souligner que l’homosexualité structure
l’hétérosexualité de façon que l’on commence juste à comprendre dans les
domaines de l’art, de la littérature, de l’histoire et de la théorie.
Je comprends qu’il puisse y avoir quelques efforts pour institutionnaliser la
théorie queer mais mon sentiment est qu’elle doit rester une critique de
l’institutionnalisation même. Il ne faut pas oublier que ses origines se
trouvent dans des mouvements sociaux tels que Queer nation ou Act Up. Et
ceux-ci ont trouvé leur place et leur efficacité à travers une forme
d’intervention théâtrale, situationnelle et non routinière. Selon moi, la
théorie queer n’est pas une doctrine, elle doit intervenir d’une manière
épisodique et stratégique. Son passé, son présent et son futur font partie d’un
processus historique, dont la fin est ouverte.
Judith Butler, "Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la
subversion", La Découverte, 23 euros.
> Une œuvre fondatrice
Le sociologue Eric Fassin a préfacé la version française de "Gender
trouble". Nous lui avons demandé en quoi ce livre a influencé son travail.
"Le travail de Judith Butler m’a été particulièrement utile sur trois
points. En premier lieu, le livre pose dès 1990 la question sexuelle en termes
d’articulation entre genre et sexualité. C’est que Judith Butler s’inscrit au
point de rencontre entre les problématiques féministes, d’une part, et gaies et
lesbiennes, d’autre part : elle prend le parti de tenir ensemble les deux
logiques, sans jamais dissoudre les questions de sexualité dans celles de
genre, mais aussi sans oublier le genre au profit de la sexualité. Dès le début
des années 1990, c’était le point de tension qui se dessinait aux Etats-Unis
(et, en creux, en France) : cette œuvre m’a aidé à m’y situer de manière plus
précise, plus consciente, plus réfléchie.
En deuxième lieu, j’avais d’abord été intéressé par la possibilité qu’ouvrait
l’ouvrage de formuler une politique minoritaire sans fondement identitaire,
voire contre l’assignation identitaire : cette perspective critique me
paraissait prometteuse, surtout dans le contexte français, en ce qu’elle
permettait de dépasser l’alternative entre République et communautarisme. En
troisième lieu, plus récemment, son travail m’a aidé à penser le statut des
normes dans notre société, ou dans nos sociétés que j’appellerais "démocratiques".
Il est vrai que Judith Butler se pose la question du sujet (de
l’assujettissement et de la subjectivation) dans la société, comme un enjeu
théorique, plutôt qu’historique ; mais elle n’en pense pas moins à partir
d’aujourd’hui. Or l’incertitude normative permet de penser notre actualité —
non pas un monde où il n’y aurait plus de normes, mais un monde où leur statut
est moins assuré, où il y a du trouble dans l’emprise des normes — ce qui nous
ouvre une marge de liberté".