(France)
« Un pédé, ça se
soigne », glisse ma concierge dans l'oreille distraite du médecin de
l'immeuble. Ça se soigne. Ça n'est pas conforme. Qu'en faire ? On peut mettre à
l'ombre ce citoyen bancal, ou bien lui injecter quelques hormones fallacieuses.
On peut encore le castrer, comme cela se pratique aux U.S.A. sur des
volontaires (!): « résultat satisfaisant », affirme doctement un psychiatre de
San Quentin qui vous tranche la quéquette comme on arrache une molaire
récalcitrante. L'hypnose n'offre pas de résultats spectaculaires, la lobotomie
préfontale exige une main experte (le patient s'en tire rarement intact) et
l'électrochoc ne sert à rien. Quant à la sacro-sainte psychanalyse, elle ne
profite guère qu'au consultant qui monnaye le fantasme avec délice, et pour des
prunes..
De criminels les voilà devenus malades mentaux, les hermaphrodites honteux se
retrouvent opprimés. Quand le pédé se contentait d'être faible et malheureux,
tristounet sous le maquillage, folingue et primesautier, ah le cachait en
souriant à la vue des enfants, mais le voilà qui gueule, qui s'explique, qui
exige et revendique le droit de disposer de lui-même. Nous avons rencontré le
Groupe 5 du Fhar, des types pas sectaires du tout qui ont les idées nettes.
Actuel: En 1971, après la manifestation du 1er mai et le n.' 12 de Tout
consacré aux pédés, le Fhar a vu ses effectifs multipliés par dix. D'une
trentaine de membres, au début, vous vous êtes retrouvés trois cents
Groupe 5: Nous étions en train de découvrir quelque chose de fantastique: la
sortie de la clandestinité. Il y avait des tas de mecs honteux qui osaient tout
d'un coup s'avouer homosexuels. Déjà, on s'engueulait un peu, mais sans y
attacher d'importance; cinq minutes après on se sautait au cou. Puis les
vacances nous ont séparés, et l'euphorie était complètement retombée à la
rentrée... Nous avions éclaté, mais pas nos problèmes. On a mis trois ou quatre
mois avant de relancer une action, des comités, etc. Et puis, avec le
printemps, c'est devenu complètement bordélique. Les attaques personnelles ont
commencé contre le petit groupe qui prenait les décisions, les tendances se
sont dessinées plus fortement et les folles sont devenues complètement
délirantes. Travesties, provocatrices, révolutionnaires et irrécupérables,
elles parodiaient agressivement le pédé de vaudeville...
Actuel: Les gens qui viennent au Fhar avaient-ils, avant, des tas de
problèmes, familiaux, sociaux...
Groupe 5: Au début, oui. Et ils sont partis quand ils se sont aperçus
que, ces problèmes là on doit trouver la force de s'en débarrasser soi-même. Ce
n'est pas un mouvement extérieur qui peut t'aider: il ne peut guère que te
fournir une plate-forme sur laquelle te reposer. Et personne n'a les mêmes
problèmes... On a commencé avec des copains une sorte de SOS-Amitié destiné aux
« sympathisants du Fhar „. ceux qui n'ont pas trouvé ce qu'ils cherchaient dans
les assemblées générales de notre mouvement. D'accord, ça fait un peu courrier
du cœur, mais ça empêche parfois les mecs de se flinguer. Souvent ils attendent
un contact personnel, pour pouvoir parler, se Iibérer...
Actuel: Et les assemblées générales les effraient ?
Groupe 5: Ils ont peur de se faire voir, et n'osent pas venir. On est
tombé, par exemple, sur l'annonce d'un type qui voulait fonder une communauté.
Il avait seize ans et s'était fait la malle de chez lui. Son père a trouvé dans
ses papiers une lettre de moi et m'a écrit pour me demander si je l'avais vu.
Je lui ai téléphoné et il m'a dit: « Je suis allé chez les flics, je leur ai
donné le bulletin». Les flics ont insisté: « Voulez-vous porter plainte contre
le journal qui a passé l'annonce ? „ Le type m'a dit: « Quand j'ai senti qu'ils
attendaient ça et que Ça allait leur faire plaisir, j'ai dit non, je ne porte
pas plainte, je vais essayer de retrouver mon fils par mes propres moyens ». Ce
qui a d'ailleurs été fait. Mais les flics étaient ravis, ils attendaient la
plainte qui leur permettrait de couler le journal...
Actuel: Penses-tu que le Fhar puisse parvenir à une modification des lois
régissant l'homosexualité, abaissement de l'âge légal, par exemple? Groupe 5:
Le jour où on aura réussi à faire abolir les lois concernant l'homosexualité,
il n'y aura plus personne au Fhar, parce que les trois quarts des mecs ne sont
pas du tout révolutionnaires. Dans son propre intérêt le capitalisme a besoin
de se libéraliser. Regarde la Norvège, où on vient de faire passer la limite
d'âge à seize ans, les gens ne bougent plus... C'est la récupération totale et
ça ne vaut pas la peine de se battre là-dessus. Notre analyse, les gauchistes,
pour la plupart, refusent encore de la faire. Ils n'ont pas compris qu'il
fallait se battre, déjà, sur le terrain qui sera celui de l'adversaire demain,
et non pas se référer sans cesse au passé.
Actuel: Tous ne vous rejettent pas...
Groupe 5: Unanimement, on ne nous aime pas. On nous tolère dans
l'espoir que nous ferons un jour notre « Ave Marx, Ave Trotsky, Ave Mao ». Mais
dans l'ensemble on les fait chier. Prends la lettre publiée dans Rouge:
ils ont conservé tout ce qui les arrangeait, et l'ont publié. Tout ce qui les
gênait, les comparaisons entre la Ligue et le P.C., ils l'ont sucré. Occuper la
place vacante du P.C.F., on s'en fout. Ils se sont tout de même rendu compte
qu'un homosexuel pouvait faire un militant, nous les intéressons donc. La Ligue
a tenté de nous rattraper. On pourrait presque songer à une section «
homosexuelle „ de la Ligue... A priori, rien n'empêche un mec du Fhar de rentrer
au P.S.U. ? En réalité à partir du moment où on essaye de développer une «
idéologie „ qui dépasse largement le gauchisme, je crois que la double
appartenance à un mouvement gauchiste et au Fhar devient impossible. Tu
comprends, les folles, les Gasolines, sont totalement irrécupérables...
»
Actuel: ? ? ?
Groupe 5: ils dansent, ils chantent dans la rue, ils se maquillent.
C'est le délire pour le délire, la rupture totale, ce qui n'est pas rien. Une
étape, peut-être... Au meeting de Duclos c'est une folle qui a réussi alors
qu'on s'était fait jeter dehors par les gros bras du P.C., à demander à Duclos
ce qu'il pensait de l'homosexualité. Une folle encore qui a pris le drapeau du
P.S.U., le 1er mai, un drapeau de deux ou trois mètres de haut, pour se torcher
le cul avec devant les militants du P.S.U... Il faut bien voir qu'il y a une
grande différence entre les folles qu'on voit au Fhar et celles des boites. Au
Fhar, quand ils se maquillent, ce n'est pas pour ressembler à une femme, c'est
pour provoquer, agresser...
Mais c'est s'attaquer à des gens puissants. Il existe une organisation, World
Organisation for Mental Health, composée de psychiatres extrémistes qui
pratiquent le lavage de cerveau à grande échelle. Ils ont l'intention de
prendre en main le sort de la psychiatrie, et de la politiser, essaient de
faire passer des lois autorisant le psychiatre à faire interner qui lui chante
sur un simple avis. En Union Soviétique, le système fonctionne déjà, et ils
tentent de le faire passer aux U.S.A. et en France, se camouflant derrière le
jargon de la psychanalyse.
Actuel: Et le groupe 11, qu'est-ce que c'est ?
Groupe 5: Ils agissent dans le même sens que nous. Ils ont les mêmes
problèmes que chez nous, les « sérieux » ont été rejoints par des gens qui sont
pour laisser aller le délire. Seule différence tous les . sérieux » de chez
nous sont en train de rejoindre le groupé Il, et je m'attends à ce que les plus
délirants de chez eux débarquent chez nous... C'est aussi la grande dérision.
Il existe des gasolines staliniennes, et des gasolines gauchisantes, les
Camping Gaz...
Actuel: Et les femmes ? Comment se situent-elles par rapport au Fhar ?
Groupe 5: Elles ne se situent pas. Elles prétendent avoir des
problèmes différents et personnels ! Chez beaucoup la haine du mâle persiste,
et le débat n'en est pas facilité. Nous aimerions bien, au Groupe 5, qu'il y
ait autant de filles que de mecs mais elles vont plutôt chez les gouines
rouges... Maintenant, le MLF se limite un peu à la pilule et à I avortement
libre et gratuit. Et ça, c'est totalement récupéré parce que le gouvernement,
s'il n'est pas trop con, va bien finir par l'accorder. Les lesbiennes sont les
plus radicales mais pour la plupart des braves mères de famille du MLF, les
lesbiennes, c'est le diable.
Actuel: Et quels sont les rapports entre le Fhar et les mouvements étrangers,
FUORI, MHAR, IHWO, IHR... ?
Groupe 5: Le MHAR en Belgique et le FUORI en Italie se sont
constitués à partir des trucs du Fhar. Nous gardons avec eux des relations
constantes, et sommes politiquement du même avis. En foutant la merde au
congrès sur les répressions des déviations sexuelles, à San Rémo, les mecs du
FUORI ont fait parler d'eux, mais nous les connaissions avant: ils avaient déjà
sorti un journal. De là est née l'lnternationale Homosexuelle Révolutionnaire à
Bruxelles, plus ou moins clandestine. Et l'ensemble des mouvements
révolutionnaires homosexuels européens a organisé une rencontre avec les
mouvements de libération de la femme le 15 octobre à Milan.
Actuel: Quelle direction va maintenant prendre le groupe 5 ?
Groupe 5: Ce que nous voudrions, c'est que les prétendus hétérosexuels
viennent travailler avec nous, dans le même sens, qu'on ne reste pas confinés
dans un ghetto. On voudrait essayer de développer une « idéologie » qui sorte
du problème purement homosexuel, dont on n'a rien à foutre... L'homosexualité
doit déboucher sur une prise de conscience politique beaucoup plus large. Ouand
une idée est dans l'air, elle s'étale partout, même si rien ne se passe de
précis. Il ne s'agit pas bien sûr d'une « idéologie » au sens traditionnel du
mot. C'est plutôt un ensemble d'idées et d'actions. Il n'est pas question
d'amener une théorie aux mecs... On avait l'intention, avant, de faire passer
l'idée de la libération sexuelle dans les groupes gauchistes. Nous avons dû y
renoncer.
Actuel: Dans l'éditorial du Fléau social, votre journal, vous vous
proposez de redéfinir entièrement le concept de lutte des classes...
Groupe 5: 11 est évident que la lutte telle qu'elle est actuellement
menée dans les usines, revendications salariales et autres, arrange
considérablement le pouvoir. Tout est programmé d'avance. Et quand tu dis ça à
un gauchiste, tu te fais tuer ! On a entendu: « c'est la négation de deux
siècles de lutte de classes ! » Et c'est vrai ! 11 ne s'agit plus de cavaler
sans arrêt derrière les luttes. Les filles de Thionville, elles ont arrêté le
boulot parce qu'elles en avaient marre. Et les mecs sont arrivés en leur
disant: « vous pourriez demander ça et ça. » Elles n'y avaient même pas pensé !
La lutte des homos c'est la lutte des filles de Thionville comme celle des
poinçonneurs de métro. Le problème est de rendre ce lien évident. La misère
sexuelle est la même partout, et pour tous, homos, femmes, noirs, indiens,
immigrés, prolos, Iycéens, jeunes, fous...
(Propos recueillis par Yves Frémion et Daniel Riche)

L'horrible engeance. Couple banal.
Mal mariés: qu'est-ce qu'ils ont à faire ensemble, pédés et gouines, puisqu'ils
ne veulent pas se faire l'amour ?
Ca n'avait donc rien d'évident,
cette association. Les pédés passent pour misogynes, c'est connu. Ils ont le
culte de la bite et de la virilité. Ah, les femmes, les affreuses, les
rancunières, celles qui nous volent nos hommes...
Est-ce que les pédés ne demandent
pas à être traitées en femmes, alors que les femmes, justement, en ont marre ?
Et pourtant: aux U.S.A., dès le
début du Gay Liberation Front (front de libération homosexuelle) en juin
69, après la mort d'un jeune pédé au cours d'une descente de flics dans une a
boîte », le Women's Lib soutient. En France c'est encore plus net:
l'initiative vient des femmes. Du M L.F. d'abord : dès son apparition il crée
les conditions d'une nouvelle compréhension de ce qu'on appelle les luttes. Le
champ politique se sexualise, ou, plutôt, l'union pour la lutte des gens
concernés par la même situation « privée » devient possible. On est femme avant
d'être Trotskyste ou maoïste, pourquoi pas pédé ? C'était la vie privée, donc
privée de sens politique, ça devient un combat.. Les signes s'inversent: dans
le privé les pédés haïssent les femmes. Dans la lutte, ils se retrouvent côte à
ente. D'ailleurs les femmes prennent aussi l'initiative sur la question
homosexuelle. Il existait un club homosexuel en France, feutré et discret : Arcadie.
Les femmes qui y étaient se regroupent en liaison avec le M.L.F.: elles imitent
les pédés, et en mars 71 1e groupe en question se manifeste successivement à la
Mutualité, en attaquant un meeting contre l'avortement, en sabotant une
émission de Ménie Grégoire sur l'homosexualité. Le mot « hétéroflic » apparaît.
Puis c'est le numéro 12 de Tout qui paraît au moment du débat de l'Observateur
sur l'avortement auquel pédés et femmes participent activement. Ce sont les
gouines qui ont commencé la majorité du M.L.F. est d'ailleurs réticente, voire
franchement critique à l'égard de cet avorton dernier venu, le Fhar, qui copie
le fonctionnement du M.L.F. ( assemblée générale hebdomadaire aux Beaux-Arts),
en mime le style (chansons, week-end ensemble, amour entre nous, guerre aux
phallocrates). Même le numéro 12 de Tout contient un manifeste de 348 salopes
qui se sont fait enculer par les Arabes...
Une nouvelle logique politique
apparaît: des rapports entre pédés et femmes avaient été jusque-là marqués par
les culpabilisations qu'entraîne une conception du désir fondée sur le manque
et la castration. Les uns et les autres découvrent qu'au fond la castration on
s'en fout, qu'on peut jouir sans obéir ni transgresser la loi du phallus. Et
puis, qu'il y a des cibles communes: la famille hétérosexuelle reproductrice,
etc.. On se retrouve pour dénoncer ce rôle. Côté M. L. F., on s'habitue à
retrouver les pédés dans chaque manif. Ca paraît tout naturel. Au fond, on ne
sait pas très bien pourquoi sinon qu'en principe « ce ne sont pas des hommes
comme les autres » puisqu'on a le même ennemi: le phallocratisme, les rouleurs
de mécanique qui cassent la gueule aux pédés et sifflent les nanas. En
caricaturant, on peut dire que les femmes du M.L.F étaient les vrais Jules du
Fhar, politiquement parlant. La plupart des initiatives venaient d'elles.
Face au petit monde gauchiste, les
pédés continuaient à jouir de la position enviable - et enviée - d'être les
seuls hommes à discuter avec les femmes du M.L.F Position qu'il importait de
sauvegarder. A l'inverse, les femmes montraient avec des pédés leur capacité à
parler à des hommes ou du moins à des gens déclarés physiologiquement tels.
Cohabitant dans la préparation ration des actions, dans les discussions en
petits groupes, certains pédés et certaines femmes finirent par se faire
d'authentiques déclarations d'amour, toutes platoniques d'ailleurs. L'affreux
rapport de pénétration étant exclu de part et d'autre, et comme on n'avait pas
trouvé- on ne l'a toujours pas trouvé d'ailleurs - comment vivre nos relations,
on en est venu à confondre la complicité à l'égard d'un même adversaire et un
véritable rapport libidinal.
Le Fhar a toujours gardé un côté
irresponsable; une incapacité à penser stratégie. Pas le M.L.F Les femmes, la
moitié de l'humanité, une communauté réelle, ce n'est guère comparable au
mouvement brownien de quelques centaines de pédés. Le M.L.F pèse lourd face au
Fhar. Pour les femmes, les pédés parlent beaucoup de sexe et peu d'amour. Ce
sont des obsédés sexuels, leurs fantasmes tournent autour du sordide ou de
l'abject de la pissotière ou des bosquets des Tuileries.
Les femmes au contraire, tendaient
haut la bannière du véritable amour, de la chaleur affective, des vastes et
profonds sentiments dont elles constataient l'absence dans le monde des hommes.
Les femmes se battaient au nom de l'amour, les pédés au nom du sexe. Mille fois
le débat revint, et notamment lors du dernier week-end que quelques copains du
Fhar et quelques copines du M.L.F. ont passé ensemble. a Vos histoires
d'enculage, c'est du sado-masochisme, nous on veut l'amour. Remontez au-dessus
de la braguette », disent-elles. A quoi les pédés répondent : a Mais c'est tout
ce qu'on a voulu nous obliger à faire depuis toujours sublimer, réaliser
l'assomption du sexe homosexuel pour le transformer en affectivité épurée : on
n'en veut plus. » Problème: les filles ont expliqué qu'elles en avaient marre
de se faire siffler par les mens dans la rue. A quoi les pédés ont répondu
qu'ils ne demandaient pas ça, eux: qu'on les siffle, qu'on leur mette la main
au cul. Que c'était pour ça qu'ils allaient au Maroc ou en Tunisie. Peut-être
faudrait-il qu'on se promène deux à deux, un pédé + une femme, et qu'on
détourne les hommages proposés à l'une vers l'autre... Mais surtout, nous est
apparu de façon croissante le caractère bloquant de ces statuts, de ces
rencontres institutionnelles de groupe à groupe, de ces rapports de puissance à
puissance, les pédés, femmes, gouines: on n'est pas seulement ça.
Oui, les pédés et les nanas sont
de plus ou moins bon gré collés ensemble: peut-être qu'il n'y a pas besoin de
maintenir indéfiniment cette séparation des sexes, elle-même fille de la
société hétérosexuelle familiale.
Pédés, gouines, femmes,
femmes-pédés, pédés-gouines: moins on a de statuts et de rôles entre nous,
mieux on se porte. A chacun ses sexes, et à tous tous les sexes. Et tous les
branchements. Une fois éliminés les phallocrates , cela va de soi.
Guy Hocquenghem