Michel Foucault
: problématique pour une histoire de l’homosexualité
Lawrence OLIVIER* avec la collaboration de Roger NOËL**
Résumé
L’histoire de l’homosexualité a
utilisé deux grands principes d’intelligibilité: le dispositif
répression/libération et la problématique de la formation historique de
l’homosexualité. Le premier, en mettant l’accent sur l’oppression des
homosexuels, et le second, en interrogeant l’homosexualité dans le cadre
restreint d’une histoire de la sexualité, négligent des éléments importants de
l’histoire spécifique de l’homosexualité. Les travaux de Michel Foucault sur
l’homosexualité permettent de repenser la problématique d’une histoire de
l’homosexualité en montrant que la répression n’a pas constitué la technique de
gouvernement de la sexualité dite des sociétés occidentales. Le philosophe
français montre aussi, sans toutefois nous offrir plus qu’une piste de
recherche, qu’une histoire spécifique de l’homosexualité devrait se pencher sur
la problématisation de l’amitié qui s’amorce à partir des xviie et xviiie
siècles en Occident. Enfin, le travail foucaultien ouvre aussi de nouvelles
perspectives sur le plan de la pratique politique. Délaissant la politique de
libération, il propose plutôt de faire de sa sexualité (de l’homosexualité) une
pratique de liberté, une pratique qui cherche à créer de nouveaux rapports
sociaux, c’est-à-dire une nouvelle culture.
Mots clés
Foucault; histoire;
homosexualité; répression; constructivisme;
problématique; amitié; style de vie; libération;
liberté.
Qu’ils fassent l’amour ou non, d’ailleurs, n’avait pas
d’importance on n’en tirait pas d’implications sociales.
Mais une fois l’amitié disparue en tant que relation culturellement acceptée,
le problème s’est posé: C’est là que le problème est né. Je suis certain que la
disparition de l’amitié en tant que relation sociale et la déclaration de
l’homosexualité comme un problème socio-politico-médical sont un seul et même
processus.
Michel Foucault ,
Que fabriquent donc les hommes ensemble?
INTRODUCTION
1
Un rapide coup d’œil sur la recherche
en histoire de l’homosexualité telle qu’elle s’est développée depuis vingt ans
montre qu’elle a utilisé, grosso modo, deux grands principes d’intelligibilité.
Le premier, qu’on peut désigner comme étant le dispositif
répression/libération, a surtout porté sur l’histoire du mouvement homosexuel2.
Dans cette première direction, les perspectives sont fort nombreuses. Certains
se sont intéressés aux différentes organisations homophiles pour voir comment elles
se sont constituées et dans quel contexte, quels sont leurs objectifs et quels
buts elles ont atteints (D’Emilio, 1983 Thayer Sweet, 1975). D’autres se sont
penchés, à la manière de Barry Adams, sur la constitution du mouvement gai et
lesbien, des origines à nos jours, en s’intéressant à ses aspirations, et
surtout à ses luttes politiques (Adams, 1987 Girard, 1981 Marotta, 1981 Weeks,
1977). L’accent est mis sur l’ostracisme social dont sont victimes depuis
toujours les homosexuels, et sur les luttes de ces derniers contre le système
médical, psychiatrique, légal et politique pour se faire reconnaître et pour
défendre leurs droits. Il s’agit ici d’une véritable histoire politique du
mouvement gai et lesbien.
Le second principe d’intelligibilité
est constitué par ce qu’il est convenu d’appeler la problématique de la
formation historique de l’homosexualité (constructiviste). Cette façon
d’envisager l’histoire de l’homosexualité s’oppose à la précédente, car elle
refuse de la considérer comme une nature ou une essence qui définirait certains
individus (Greenberg, 1988 Stein, 1990 Weinberg, 1983). Dans cette perspective,
les historiens constructivistes ont moins cherché à saisir la façon dont une
société impose cette étiquette d’à des individus, qu’à voir comment une
représentation de l’homosexualité et de l’homosexuel a émergé et s’est imposée
dans l’histoire pour en analyser les effets sur la vie de certains individus.
Ces historiens, s’inspirant en grande partie du premier tome de l’Histoire de
la sexualité de Michel Foucault, adoptent une position nominaliste en histoire3.
Ils essaient de reconstruire, à la manière de Weeks (1981), les stratégies
sociales — légales, médicales, institutionnelles, etc. — qui ont donné à la
sexualité son sens et sa signification. Pour les constructivistes, cette
histoire commence véritablement avec l’apparition des termes et au xixe siècle.
Les constructivistes ne se prétendent
pas moins militants que les historiens du mouvement homosexuel. En effet,
l’histoire de la représentation de l’homosexualité et des homosexuels permet de
saisir les mécanismes par lesquels une société, qui problématise certains
comportements sexuels, en vient à exclure des individus de la vie sociale ou
d’une partie de celle-ci, en les considérant comme des êtres dangereux, malades
ou pervers. Il s’agit de montrer comment se sont constituées les techniques de
gouvernement à propos de l’homosexualité et des homosexuels. Ce faisant, il
devient possible d’élaborer des stratégies de résistance et de libération.
Il me semble qu’on peut émettre un
certain nombre d’objections face à cette double façon de faire l’histoire de
l’homosexualité. La répression et la libération sont-elles les plus à même de
saisir comment s’est formée et imposée dans nos sociétés une représentation de
l’homosexualité et des homosexuels? Ne faut-il pas considérer ce problème, à
l’instar de Foucault, sous l’angle de la constitution historique de
représentations à partir desquelles sont rendues possibles des pratiques
discriminatoires et répressives, plutôt que de penser en termes de pouvoir
répressif4? Par exemple, l’histoire politique des homosexuels ne
permet pas de comprendre l’attitude du corps médical au xixe siècle si on parle
uniquement de répression5. Son attitude face à l’homosexualité est
plus complexe, et dans une certaine mesure, le processus de médicalisation et
de psychiatrisation de l’homosexualité visait à retirer les individus du
processus répressif habituel, c’est-à-dire de la prison ou de l’asile.
La médecine ne commence donc à
s’intéresser positivement aux problèmes des perversions que vers le milieu du
xixe siècle, et elle le fait d’abord par une étude détaillée de l’homosexualité
[…]
Les premières études tendaient donc,
à l’encontre de cette législation barbare, à faire connaître l’homosexualité
comme un phénomène n’ayant rien de monstrueux, mais représentant une variété
rare et peut-être maladive d’accès à la jouissance susceptible d’un traitement
éventuel, et incertain, mais surtout digne de respect et de tolérance (Lantéri-Laura,
1989, p. 32-33).
Il n’y a pas eu de complot, malgré ce
qu’on peut lire et entendre, de la part du corps médical visant à enfermer ou à
réprimer les homosexuels. Cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas été des
victimes de la répression et de pratiques discriminatoires de la part du corps
médical (Boswell, 1980). Il importe de bien distinguer entre soigner et
réprimer, et à moins de prêter une intention cachée aux médecins et aux
psychiatres (intention difficile, sinon impossible à appréhender, pour
l’historien), l’acte et la volonté de soigner sont différents de ceux qui
consistent à punir et à réprimer des comportements ou des conduites sexuelles.
Ces deux problématiques renvoient chacune à des modes de gouvernement de la
société qui sont fort différents l’un de l’autre nous reviendrons sur cette
question.
On peut se demander, à l’encontre des
constructivistes, si la problématisation de l’homosexualité repose sur les
mêmes stratégies qui ont formé notre expérience de la sexualité. Autrement dit,
la lecture qu’ils font de Foucault est-elle apte à rendre compte des formes de
problématisation de l’homosexualité dans des sociétés comme les nôtres? On peut
en douter en s’appuyant sur les deux arguments suivants. Les constructivistes
se sont surtout inspirés de La volonté de savoir pour y chercher les bases
d’une nouvelle pratique de l’histoire de la sexualité, mais il n’est pas
certain que Foucault y ait exposé sa problématique d’une histoire de
l’homosexualité. Celle-ci se trouve dans des textes postérieurs, surtout des
articles et des entrevues, où il fait de la problématisation de l’amitié un des
éléments de la constitution et de l’émergence de l’homosexualité et des
homosexuels (Foucault, 1980, 1981, 1982a, b, c, 1984a, b, 1985a, b). Il semble,
en effet, que Foucault ait modifié la problématique esquissée dans La volonté
de savoir où il situait l’émergence de l’homosexualité dans l’examen des
sexualités périphériques par le discours médical. Sans rejeter complètement
cette idée, il cherche à comprendre, dans les textes où il traite
spécifiquement de l’homosexualité, comment on en est arrivé à interroger cette
sexualité périphérique.
Une de mes hypothèses est que
l’homosexualité, le sexe entre hommes, est devenue un problème au xviiie
siècle. Nous la voyons entrer en conflit avec la police, le système judiciaire,
etc. Et la raison pour laquelle elle fait socialement problème, c’est que
l’amitié a disparu. Tant que l’amitié était une chose importante et socialement
acceptée, personne ne se rendait compte que les hommes faisaient l’amour
ensemble (p. 75).
Il est donc possible de repenser
l’histoire de l’homosexualité en s’inspirant des travaux et de la problématique
de Foucault sur l’homosexualité — une problématique qui évite les apories de
l’historiographie militante et qui propose de centrer l’analyse autour d’une
question qui, à partir du xviiie siècle, commence à devenir une préoccupation
de nos sociétés: que font donc les hommes ensemble
SEXE,RÉPRESSION ET AMITIÉ ENTRE LES
HOMMES
Aussi tost qu’il entre aux termes de l’amitié, c’est à dire
en la convenance des volontez,
il s’esvanouit et s’alanguist. La jouyssance le perd comme ayant la fin
corporelle
et subjecte à sacieté. L’amitié, au rebours, est jouye à mesure qu’elle est
désirée, ne s’esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance qu’en la jouissance,
comme estrant spirituelle, et l’âme s’affinant par l’usage. Sous cette
parfaicte amitié, ces
affections volages ont autrefois trouvé place chez moy, afin que je ne parle de
luy, qui n’en
confesse que trop par ces vers. Ainsi ces deux passions sont entrées chez moy
en
connoissance l’une de l’autre mais en comparaison jamais: la premiere
maintenant sa
route d’un vol hautain et superbe et regardant desdaigneusement cette cy passer
ses pointes bien loing au dessoubs d’elle.
Montaigne, Essais
Il est loin d’être évident que la
mise en place d’interdits moraux, sociaux et juridiques à propos du sexe et des
actes sexuels correspond à la répression de l’homosexualité. Il convient de
préciser à ce sujet un certain nombre de choses, quitte à détruire au passage
quelques mythes. D’abord, il faut rejeter l’idée que l’homosexualité était
tolérée à l’époque de la Grèce classique, et qu’avec le christianisme
l’intolérance est apparue. L’idée que les Grecs toléraient l’homosexualité est
à exclure pour deux raisons principales. La première est relativement simple.
C’est un anachronisme de parler d’homosexualité dans la Grèce classique. On
utilise une dénomination relativement contemporaine pour décrire un certain
nombre de pratiques sexuelles passées. Soit que la désignation d’individus
comme homosexuels a un sens historique défini (le terme est apparu dans le
discours médical au xixe siècle) et alors, il apparaît difficile de l’utiliser
dans un autre contexte historique, ou soit qu’elle transcende l’histoire. Dans
ce dernier cas, apparaît un grave danger: celui de tomber dans un essentialisme
selon lequel l’homosexualité relève d’une essence qui donne à des individus
leur identité (Gilbert, 1981). Traiter l’homosexualité comme une nature, une
essence, n’est-ce pas reprendre à son compte le discours de ceux qui ont,
depuis le xixe siècle, cherché à réprimer les conduites sexuelles différentes,
et à donner une légitimation à la norme — sexualité normale/anormale — qui
sert, dans nos sociétés, à discriminer les homosexuels Il existe un autre
piège, plus important encore, qui touche la manière même de faire l’histoire.
En effet, en posant la question de l’homosexualité dans les termes du présent,
le risque est grand de faire une histoire qui légitime les luttes actuelles.
Une telle histoire est idéologique dans la mesure où elle sert surtout la lutte
et le combat politiques présents, plutôt qu’elle ne cherche à comprendre
comment on en est venu à condamner certaines pratiques sexuelles et à
identifier des individus comme homosexuels.
La seconde raison concerne
l’équation, largement répandue dans la littérature sur l’homosexualité, entre
répression et christianisme. L’ouvrage et la thèse de John Boswell (1980)
m’apparaissent à ce sujet convaincants. L’historien américain montre bien que
ce qu’on a appelé la morale chrétienne — monogamie, interdits à propos de la
sexualité, etc. — existait bien avant l’ère chrétienne. On peut constater qu’il
y a toujours eu, dans toutes les sociétés et à toutes les époques, des
préceptes moraux touchant la sexualité et les rapports entre les hommes, les
femmes et les enfants. Le problème tient ici à une difficulté, rencontrée chez
beaucoup d’historiens de l’homosexualité, qui consiste à ne pas établir de
distinction entre problématisation et répression. Que le sexe et la sexualité
fassent l’objet de différentes problématisations (qu’ils aient été une
préoccupation assez importante dans la plupart des sociétés pour que ces
dernières en discutent, en codifient les pratiques) est une chose différente de
la mise en place d’interdits, de techniques de répression. Toutes les formes de
problématisations ne visent pas obligatoirement l’interdiction et la
répression. Toutes les codifications des pratiques et des conduites sexuelles
ne cherchent pas nécessairement à les réprimer. Foucault l’a très bien montré
pour la Grèce classique. Cette confusion tient à une certaine conception du
pouvoir — en termes de répression, d’oppression, de domination — qui a servi
ceux qui, en sciences sociales ou en histoire, voulaient associer dans une même
activité connaissance et action politique. Cette conception dialectique du
pouvoir a rendu difficile, sinon impossible, toute analyse historique qui
cherchait à saisir comment s’est constituée, grâce à de nombreuses stratégies
et pratiques — notamment discursives —, une représentation de l’homosexualité
et des homosexuels et un mode de gestion particulier de la . On a fait jouer à
la morale chrétienne un rôle historique (moralisation, condamnation et
répression de la sexualité) qui n’est heureusement ou malheureusement pas tout
à fait le sien. Une fois encore, cela ne veut pas dire qu’elle n’a joué aucun
rôle, mais seulement qu’il n’est pas celui qu’on lui a prêté.
Boswell (1980) a établi assez
clairement que, jusqu’au xiiie siècle, la morale judéo-chrétienne a fait
sienne, pour l’essentiel, l’attitude envers la sexualité des autres codes
moraux qui l’ont précédée. Le code moral de l’Église catholique, dès le début
de notre ère, n’est pas tellement différent de ces derniers. Bien au contraire,
il leur emprunte énormément, et en particulier, leur . Boswell fixe au xiiie
siècle le moment où l’Église change d’attitude et condamne l’homosexualité.
Jusque là, et particulièrement aux xie et xiie siècles, il existe une
sous-culture gaie florissante qui non seulement ne se cache pas, mais se
développe. À partir du xiiie siècle, l’historien nord-américain note un
changement important envers l’homosexualité et parle d’intolérance. Il
formule deux hypothèses pour expliquer ce changement d’attitude: la première
tient au développement de l’urbanisation. any change occurred, it was
probably in the direction of further urbanization: it may in fact have been
increasing urban predominance which generated or aggravated some of the severe
social tensions of the later Middle Age (p. 270). La seconde hypothèse sur l’émergence
de l’intolérance () concerne l’ascension du pouvoir absolu. La quête
d’uniformité intellectuelle et institutionnelle aura pour effet, explique
Boswell (1980), de renforcer et de consolider le pouvoir ecclésiastique et
civil, ainsi que l’administration. L’Église cherchera à uniformiser ses règles,
à éliminer les divergences d’opinion, bref, tout ce qui n’est pas conforme aux dogmes
théologiques. L’intolérance envers les homosexuels va se développer dans ce
contexte social.
Il apparaît donc difficile de
soutenir que les codes moraux interdisant certaines pratiques sexuelles
s’attaquent à l’homosexualité et que la condamnation et la répression
commencent avec l’Église catholique. Plus général, le problème ne concerne pas,
en premier lieu, les actes sexuels. Il faut, selon Foucault, poser la question
autrement, et, pour ce faire, repenser la manière dont on a fait l’histoire de
l’homosexualité et des homosexuels.
Histoire des problématisations:
l’amitié entre les hommes
Comme on vient de le constater,
l’histoire de l’homosexualité ne semble pas tout à fait celle de la répression
progressive des actes et des conduites sexuelles différentes. Foucault rejette
une telle perspective historique à cause de ses effets idéologiques de
légitimation du présent, des luttes actuelles. Plutôt que d’accepter l’évidence
de la condamnation et de la répression de l’homosexualité, à partir de l’interdiction
d’actes et de pratiques sexuels, il propose de considérer la question sous
l’angle de la problématisation de l’amitié comme type de relations sociales, et
surtout d’essayer de comprendre les effets de cette problématisation dans une
société donnée.
L’histoire foucaultienne cherche
d’abord à comprendre pourquoi, dans nos sociétés, un certain nombre de
comportements, de pratiques, sont mis en discours, pourquoi ils sont l’objet,
tout à coup, de préoccupations de la part de médecins, de juristes, de
philosophes, d’artistes, de sociologues. Ces conduites et pratiques deviennent
problématiques puisqu’elles sont l’objet de discours. Le fait de parler, de
discourir sur quelque chose est un signe de son importance ou bien de
l’existence d’une préoccupation à son sujet au sein d’une société. Or, dans le
cas des actes et des pratiques sexuels, la question n’est pas tellement de
savoir pourquoi ils ont fait l’objet de préoccupations (ils l’ont toujours été,
y compris chez les Grecs), mais plutôt de voir comment il se fait qu’à partir
du xixe siècle, un certain nombre de pratiques sexuelles attirent l’attention
du corps médical et, plus précisément, celle des psychiatres. Autrement dit,
pour quelles raisons ces actes et ces pratiques vont prendre tout à coup une
connotation différente de la condamnation morale qui a cours depuis le xviie et
le xviiie siècles, et pourquoi ils vont s’inscrire dans un registre différent
dans l’ordre du discours.
Les explications concernant la
médicalisation et la psychiatrisation de l’homosexualité sont connues. Il
s’agissait, dit-on, de protéger l’individu contre les effets dangereux d’une
sexualité déréglée.
Beaucoup de sujets qui ont de telles
conduites sexuelles ont aussi des signes de déséquilibre psychique et, en
particulier, les stigmates fondamentaux que représentent les impulsions et les
obsessions. Ces traits morbides peuvent s’accompagner de malformations
congénitales et se voient souvent chez des sujets ayant des antécédents
héréditaires chargés. Par là même, les comportements pervers finissent par ne
plus être qu’une manifestation parmi d’autres du déséquilibre mental
(Lantéri-Laura, 1989, p. 57)6.
Protéger l’individu, c’était aussi
protéger la société, car ces comportements pervers pouvaient menacer les autres
citoyens. Pourtant, cette explication ne tient pas. Ce type d’explication se
bute à deux objections majeures. La première consiste à dire que s’il est vrai
qu’on envisage certaines pratiques sexuelles comme perverses, elles n’ont pas
toutes à voir avec l’homosexualité. Les campagnes contre l’onanisme ne visaient
pas, en premier lieu, les homosexuels. Les travestis, comme le souligne Lillian
Faderman (1981), ont davantage fait l’objet de persécutions et d’intolérance de
la part des sociétés occidentales du xvie au xviiie siècles que les lesbiennes7.
De plus, comme l’explique Lantéri-Laura, le discours positiviste sur la vie
sexuelle distinguait, parmi les , deux groupes: le premier composé de gens
honorables, c’est-à-dire bien situés socialement dont la perversion par rapport
au reste de leurs activités sociales et mondaines. Ceux-ci jouissent, explique
l’historien français, de toute la compassion de l’homme de science.
(p. 58). Le second groupe comprend des sujets instables et mal insérés
dans la vie sociale aux prises avec des problèmes socio-affectifs et perçus
comme des agents de désordres sociaux. (p. 58). Si le critère des
conduites sexuelles est important, il ne faut pas négliger celui de la position
sociale du sujet dans l’attitude du corps médical et psychiatrique. Cela
démontre que la problématisation de l’homosexualité ne tient pas seulement aux
actes sexuels, mais qu’il s’agit aussi d’un phénomène plus complexe et plus
général.
La deuxième objection, plus théorique
cette fois, vient de la nature même du discours tenu à l’égard des personnes
homosexuelles. Il semble, en effet, qu’à travers la condamnation des actes et
des pratiques sexuels, c’est davantage un mode de vie qui est visé (Sennett,
1982). Il n’est pas facile de préciser quel style de vie et quels aspects sont
condamnés. On peut cependant en avoir un aperçu dans les procès d’Oscar Wilde.
L’origine du premier procès de Wilde porte, selon son biographe Montgomery Hyde
(1973), sur l’amitié qui le lie au jeune Lord Alfred Douglas. Il semble que
cette amitié soit devenue problématique parce que soupçonnée d’avoir quelque
chose de sexuel. Lors des deux derniers procès, le poète est accusé de
grossière indécence on l’interroge alors sur la nature de ses relations avec de
jeunes garçons, sur la différence d’âge qui les sépare, sur les propos qu’il
tient à leur sujet. Certaines expressions qu’il utilise semblent ambiguës
(Sweet youth, My own boy…) et révéler des pratiques et surtout des sentiments
condamnables entre hommes. Ce qui fait peur, c’est donc moins la sexualité
débridée, les conduites sexuelles différentes ou visant des finalités n’ayant
rien à voir avec la reproduction, que les relations sociales mises en cause par
ce que l’on désigne comme étant l’homosexualité. Pour comprendre cette
problématisation de l’homosexualité, Foucault nous propose de l’appréhender
différemment.
L’homosexualité: un style de vie
Qu’est-ce que l’homosexualité Un
examen attentif de l’historiographie sur l’homosexualité et les homosexuels
montre que la réalité qu’elle renferme est définie presque uniquement en
fonction des actes et des conduites sexuels. Du moins, c’est ce que suggère le
dispositif répression/libération qui a servi, en partie, à faire cette histoire8.
Un homosexuel, écrit-on, est une personne réprimée, oppressée et ostracisée à
cause de sa conduite et de son désir sexuels. On fait de l’acte et de la
conduite sexuels un invariant historique à partir duquel il est possible de
reconnaître des individus aux comportements , et de comprendre pourquoi ils
sont victimes de la répression dans nos sociétés. La sexualité ou certains de
ses aspects feraient l’objet d’interdits moraux, sociaux, religieux c’est donc
que la société réprimerait les personnes qui la pratiquent. Le problème,
explique Foucault (1982d) à l’inverse de ceux qui mettent l’accent sur la
répression, et il s’agit là d’une hypothèse importante de sa problématique de
l’histoire de l’homosexualité, c’est que la sexualité correspond moins à une
forme de désir qu’à ce qu’il y a à désirer. La définition foucaultienne de
l’homosexualité est donc plus générale.
L’homosexualité ne renvoie pas, pour
Foucault, aux actes sexuels, mais davantage, et plus fondamentalement, à une
forme d’expérience. Celle-ci est structurée d’une double façon: (1) Cette
expérience porte sur les relations multiples qu’entretiennent les hommes
ensemble9. Ces relations, comme n’importe quel autre type de
relations (hétérosexuelles, par exemple), ne se limitent pas aux actes sexuels.
On imagine mal, dans nos sociétés, réduire les hétérosexuels uniquement à leurs
conduites sexuelles. D’ailleurs, le terme hétérosexuel est rarement utilisé par
ceux qu’il désigne, à cause précisément de sa connotation sexuelle10.
Peu d’hétérosexuels se reconnaissent ou s’identifient uniquement à leur
pratique sexuelle. Foucault propose de garder la même attitude envers
l’homosexualité. (2) L’homosexualité n’est pas figée, elle n’est pas une nature
ou une essence donnée une fois pour toutes. La question historique consiste
moins, pour Foucault, à révéler cette identité qu’à voir comment on arrive,
dans une société, à faire de certaines pratiques sexuelles un problème
(homosexualité), et à attribuer à des individus une identité à partir de leur
manière de faire l’amour (homosexuel).
L’homosexualité relève d’une pratique
de soi c’est une expérience qui se forme et se constitue à partir d’un travail
sur soi. C’est ce qui fait d’elle une forme d’expérience, c’est-à-dire que la
sexualité (le désir et les choix sexuels) n’est pas quelque chose de fixé une
fois pour toutes, mais au contraire, une matière à partir de laquelle on
construit son existence11. Si l’homosexualité est liée à des choix
sexuels, ceux-ci, explique le philosophe français, doivent en retour avoir
(Foucault, 1982d). C’est ce qu’il dit à ce sujet en parlant de la nécessité
d’être gai12.
Je voudrais dire aussi que ces choix
sexuels doivent être en même temps créateurs de modes de vie. Être gai signifie
que ces choix se diffusent à travers toute la vie, c’est aussi une certaine
manière de refuser les modes de vie proposés, c’est faire du choix sexuel
l’opérateur du changement d’existence. N’être pas gai, c’est dire:
Cette expérience — l’homosexualité —
existe dans nos sociétés depuis toujours sous une forme particulière: l’amitié.
Comprenons bien le propos de Foucault. Il ne dit pas que toute forme d’amitié
aboutit à une expérience homosexuelle. Il soutient plutôt l’idée que l’amitié
entre les hommes est un mode spécifique de relations sociales marqué par
l’affection. Pendant longtemps, ce type de relations, qui impliquait également
des obligations sociales et économiques, n’a posé aucun problème à l’ensemble
social (Foucault, 1985c Faderman, 1981). En réalité, personne ne mettait en
question les relations (mêmes sexuelles) qu’il pouvait y avoir entre eux, parce
qu’elles n’étaient même pas soupçonnables. L’amitié était quelque chose
d’accepté.
Ces liens affectifs entre hommes,
souvent intenses, vont commencer, explique Foucault (1982d), à changer dès le
xviie siècle et surtout au xviiie. Son hypothèse est la suivante: c’est
"[…] la mise en place de nouvelles structures politiques qui ont empêché
l’amitié de continuer à avoir les fonctions sociales et politiques qui étaient
les leurs si vous voulez, le développement d’institutions de la vie politique a
fait que les relations d’amitié, possibles dans une société aristocratique, ne
le sont plus" (p. 18). L’amitié entrant en conflit avec un ensemble
d’institutions (police, système judiciaire, école, etc.), elle devient alors
problématique. C’est dans le cadre de la transformation ou plutôt de la
problématisation de l’amitié comme type de relations sociales acceptables entre
hommes que l’on commence à interroger certaines conduites sexuelles
(l’homosexualité), et à désigner les individus qui les pratiquent comme homosexuels.
Cette transformation de l’amitié
correspond à l’émergence du sentiment familial et au processus de moralisation
(souci éducatif) qui l’accompagne. En effet, comme le montre Philippe Ariès
(1973), l’extension du sentiment familial à l’ensemble de la société, aux xviie
et xviiie siècles, a eu pour conséquence le renforcement de l’intimité de la
vie privée au détriment des autres types de relations sociales comme l’amitié.
La famille s’érige comme un rempart contre la société pour protéger l’identité
et l’intimité de ses membres. Le développement du sentiment familial isole les
individus de la société et des formes traditionnelles de socialisation qui,
comme le souligne Ariès, se trouvent à l’extérieur de la famille et de la
maison: l’assemblée à l’église, la rue, les voisins. Un souci éducatif
accompagne le développement du sentiment familial. Ce souci éducatif, que
prônent les réformateurs et les moralistes, donne à la famille une fonction
morale et spirituelle: préparer les enfants à la vie, à leur vie d’adulte. La
famille doit former les corps et les âmes des enfants. Or, les adultes doivent
consacrer de plus en plus de temps à cette nouvelle fonction morale et
spirituelle. En quoi l’amitié est-elle touchée par l’émergence du sentiment
familial et du souci éducatif que lui assignent les moralistes et les
réformateurs
Elle l’est doublement: (1) Un certain
type de sociabilité devient suspect. On assiste non seulement au repli des
individus sur le noyau familial, mais le souci éducatif des parents — l’affectivité
nouvelle envers les enfants — les oblige à y consacrer une partie importante de
leur temps et de leurs énergies. La sociabilité décroît, écrit Ariès (1973),
comme si (p. 310). Les formes traditionnelles de sociabilité et surtout
d’affectivité sont mal vues. Ainsi, les rapports maîtres/serviteurs,
riches/pauvres, amis/clients sont désormais mieux institués. Les relations
qu’une personne peut avoir avec une autre sont davantage formalisées par l’âge,
le sexe, le milieu social, la famille. Une trop grande différence d’âge entre
deux amis (hommes) devient vite suspecte. On imagine qu’il peut y avoir autre
chose que de l’amitié, comme par exemple, des formes d’affection et d’intimité
réservées, en général, aux membres de la famille (parents/enfants). (2) On note
aussi, au xviiie siècle, une réduction importante du caractère intimiste de
l’amitié. Si, pour les Grecs, l’idéalisation de l’amitié comme vertu
s’accompagnait d’une indifférence pour l’amour hétérosexuel, à partir du Siècle
des lumières, l’amour (essentiellement hétérosexuel) entre en compétition avec
l’amitié, elle menace même les liens d’amitié (Gerson, 1974). La sociabilité
s’apprend en famille comme l’amitié se vit en son sein. Les relations d’amitié
se déroulent au sein de la famille, dans son espace privé (la maison) et non
plus dans le cadre public de la société. Toute une série de rapports sociaux
qui se déroulent hors de l’espace privé de la famille et de la maison — les
amitiés entre hommes, la camaraderie, la démonstration publique d’affectivité
entre hommes et les relations hommes/garçons, vieux/jeunes — sont mis en cause.
Cette problématisation de l’amitié
s’inscrit aussi dans le processus d’émergence de ce que Foucault (1976) a nommé
le bio-pouvoir, c’est-à-dire ce type de pouvoir politique qui fait de la vie
l’objet principal de ses préoccupations. Le bio-pouvoir s’intéresse à la vie, à
tout ce qui peut la reproduire, la menacer (santé, mort), la contrôler, ainsi
qu’aux conditions d’existence.
L’homme occidental apprend peu à peu ce
que c’est que d’être une espèce vivante dans un monde vivant, d’avoir un corps,
des conditions d’existence, des probabilités de vie, une santé individuelle et
collective, des forces qu’on peut modifier et un espace où on peut les répartir
de façon optimale. Pour la première fois sans doute dans l’histoire, le
biologique se réfléchit dans le politique le fait de vivre n’est plus ce
soubassement inaccessible qui n’émerge que de temps en temps, dans le hasard de
la mort et sa fatalité il passe pour une part dans le champ de contrôle du
savoir et d’intervention du pouvoir (p. 187).
C’est à partir de la problématisation
de l’amitié que le bio-pouvoir contribue à l’émergence de l’homosexualité et
des homosexuels. Comment De deux façons: (1) En interrogeant ce que Foucault a
appelé la sexualité périphérique, c’est-à-dire les conduites sexuelles qui ne
respectent pas les règles, les façons de faire ou les finalités de la relation
conjugale (hétérosexuelle). Il s’agit moins de condamner ces conduites, même si
cela s’est souvent produit, que de les interroger, d’en comprendre le
fonctionnement secret et de les rapporter à la vie des individus. Le corps
médical, quant à lui, cherche d’abord à déchiffrer ces pratiques sexuelles
(sexualité des enfants, onanisme, amour pour les gens du même sexe), à les
nommer, à déterminer si elles ont un effet pathologique sur l’individu ou sur
les rapports de l’individu à son environnement. On comprend alors qu’on ait pu
poser la question suivante: Qu’est-ce qui se passe dans ce type de relations
que les hommes entretiennent entre eux L’amitié comme type de relations
sociales ne va pas disparaître avec cette nouvelle préoccupation pour la vie
des individus, elle va seulement changer de forme. (2) Ensuite, ce savoir sur
la vie, qui concerne dans ce cas-ci la sexualité, donne prise à un pouvoir
d’intervention et de contrôle. Le savoir médical, pour ne prendre que cet
exemple (car le discours judiciaire participe aussi à ce type de pouvoir), ne
produit pas seulement de la connaissance. Il prescrit, il établit la norme de
ce qu’est une sexualité régulière. Il définit à la limite des pratiques
sexuelles, tout un monde de la perversion qui justifie et légitime, à l’avance,
son intervention. Il faut soigner ces individus malades. Donc, ce n’est pas
sous le mode de la répression que se cette sexualité périphérique. Foucault
(1976) affirme, à cet effet, qu’on assiste plutôt à une plus grande visibilité
de ces conduites sexuelles.
Ce pouvoir justement n’a ni la forme
de la loi ni les effets de l’interdit. Il procède au contraire par
démultiplication des sexualités singulières. Il ne fixe pas de frontières à la
sexualité il en prolonge les formes diverses, en les poursuivant selon des
lignes de pénétration indéfinie. Il ne l’exclut pas, il l’inclut dans le corps
comme mode de spécification des individus. Il ne cherche pas à l’esquiver il
attire ses variétés par des spirales où plaisir et pouvoir se renforcent il
n’établit pas de barrages, il aménage des lieux de saturation maximale. Il
produit et fixe le disparate sexuel (p. 64-65).
Dans cette volonté de savoir sur le
sexe et la sexualité, l’amitié perd son statut légitime de relation sociale
affective. L’amitié ne peut plus se manifester dans sa forme traditionnelle
(c’est-à-dire avant le xviie siècle), à cause de cette inquisition du savoir à
propos des formes et des modes d’expression de la sexualité et de l’affection,
à cause également du caractère inconnu que peut représenter ce type de
relations sociales particulières. On voit mal comment l’amitié aurait pu
échapper à cette inquisition du savoir puisqu’elle évoquait un espace où
pouvait s’exprimer une forme d’affection multiple, polymorphe et peut-être
entre les hommes. Le problème vient donc de ce dispositif de pouvoir-savoir
s’intéressant à la vie, et à tout ce qui la touche de près ou de loin.
Cependant, Foucault n’a pas mené une
véritable enquête historique sur l’homosexualité. Les articles et les entrevues
où il en traite n’exposent qu’un certain nombre d’idées sur lesquelles une
telle enquête pourrait s’appuyer. On ne sera donc pas surpris de constater que
la question du mode de gestion politique (gouvernementalité) de l’homosexualité
et des homosexuels soit restée en suspens. Essayons maintenant d’esquisser ce
qu’elle pourrait être aujourd’hui dans nos sociétés.
Pour ce faire, il faut partir d’un
constat. S’il est vrai que le discours médical a joué un rôle de premier plan
dans l’émergence de l’homosexualité, il a perdu, aujourd’hui, une partie de son
importance au profit d’autres types de savoir13. Il semble que le
discours sociologique soit devenu l’un des éléments clefs du mode de gestion
politique de l’homosexualité14. Le discours sociologique imprime
deux directions différentes par rapport au discours médical. Ce n’est plus le
désir et/ou l’activité sexuelle qui déterminent, comme dans le discours
médical, le statut de l’individu, car ceux-ci sont replacés dans le cadre plus
général de l’existence. L’étude sociologique cherche moins à interroger les
comportements sexuels singuliers qu’à rendre compte d’une réalité sociale.
L’homosexuel n’est plus perçu comme un pervers, mais comme un individu qui
appartient, du seul fait de son scénario sexuel, à une minorité stigmatisée. Le
discours sociologique interroge la société sur son incapacité à considérer
l’homosexualité comme une réalité équivalente à celle de l’hétérosexualité.
L’analyse sociologique s’inscrit dans une critique des normes sociales et
envisage l’homosexualité à travers un souci éthique de tolérance sociale.
La tolérance désigne moins une
attitude qu’un système de valeurs à partir duquel se gèrent la différence et
l’altérité15. Pour le sociologue, c’est l’intolérance sociale qui
fait de l’homosexuel un être à part. Les enquêtes sociologiques portant sur
l’homosexualité visent à remettre en cause les préjugés envers les homosexuels
et à promouvoir une société plus tolérante. Pour ce faire, l’analyse
sociologique s’intéresse d’abord au groupe et à la communauté plutôt qu’à
l’individu. Le terme communauté revêt d’abord une définition statistique. Il
désigne un groupe d’individus ayant certaines caractéristiques communes et dont
les comportements diffèrent de ceux d’autres individus ou groupes sociaux. La
notion de communauté joue aussi un autre rôle dans le discours sociologique. Elle
détermine une manière d’être ou d’exister comme homosexuel. L’homosexualité ne
se définit plus seulement à partir de l’aveu individuel. Le reste encore
aujourd’hui une étape individuelle importante de la reconnaissance et de
l’acceptation de soi, mais il ne prend son véritable sens que dans l’aveu
social d’une appartenance à une communauté. Elle devient, dans le discours
sociologique, une des conditions sociales d’émergence de l’homosexualité.
Le terme prend alors tout son sens.
Être homosexuel, c’est reconnaître qu’on partage avec d’autres un même désir,
et constater, en même temps, qu’il est nié socialement. La communauté devient
dans le discours sociologique le sujet politique. Elle a une consistance
sociologique déterminée par l’ensemble des individus partageant un style de vie
commun, et une fonction historique. L’aveu individuel de son homosexualité peut
permettre la libération personnelle, mais ne remet pas en cause l’intolérance
d’une société. Seule la communauté homosexuelle est libératrice, c’est-à-dire
capable de transformer la société. Elle est porteuse du projet social
d’émancipation. L’individu homosexuel n’a de réalité dans le discours
sociologique qu’à travers une problématique de prise de parole. Cette dernière
est considérée à la fois comme moyen d’être et d’exister et comme instrument de
revendications et de luttes pour la reconnaissance de droits légaux, sociaux.
Il s’agit ici d’une prise de parole collective, celle d’une communauté
opprimée.
L’importance actuelle du discours
sociologique sur l’homosexualité s’expliquerait par une certaine efficacité
sociale il rejoindrait la pratique militante. Tous les deux se donnent le même
objectif (la tolérance) et s’articulent autour de l’idée de communauté. Le
discours militant repose aussi sur cette notion de communauté. Il n’est pas
rare de trouver dans ce discours l’injonction d’avoir à dire et à vivre son
homosexualité sous de la communauté (Ménard, 1987). Cette représentation des
homosexuels comme communauté militante — contestant certaines valeurs de la
société et revendiquant des droits pour ses membres — donnerait au discours
sociologique son efficacité sociale. L’émergence de communautés gaies ainsi que
le de certaines luttes en témoigneraient. Effectivement, depuis le début des
années 1960, on note une mobilisation des gais pour l’action politique.
Certaines de ces luttes, comme celle des homosexuels aux États-Unis contre
l’institution psychiatrique de leur pays, ont réussi à modifier le statut des
homosexuels.
Mais il semble que si le discours
sociologique sur l’homosexualité fonctionne et s’impose, ce n’est pas parce
qu’il possède une efficacité sociale. C’est prendre l’effet pour la cause. Le
discours sociologique a une efficacité sociale parce que sa représentation de
l’homosexualité et des homosexuels s’inscrit dans la logique même de la
philosophie politique libérale dont la tolérance constitue le fondement. Non
seulement la tolérance sert-elle de justification au pluralisme libéral, mais
elle forme une véritable technique de gestion sociale des différences.
Pour comprendre cette fonction
politique de la tolérance, il faut considérer le point de vue normatif du
pluralisme libéral, c’est-à-dire l’envisager non pas comme , mais comme (Wolff,
1969, p. 91). Ce modèle suppose la tolérance. Elle désigne l’acceptation de
l’existence du fait de la différence, de l’hétérodoxie. Le pluralisme libéral
fait même de la différence un mode de participation au jeu politique.
Cependant, comme l’écrit Robert Paul Wolff (1969), le droit de différer appartient
au groupe, non à l’individu. Le groupe assure la participation des individus au
système politique. Il exprime un principe fondamental du libéralisme politique:
la liberté et le droit de s’associer pour défendre ses intérêts. Le jeu
politique est représenté comme le lieu de confrontations et de luttes
d’intérêts divergents. Deux conséquences découlent de cette rationalité
politique: 1) La communauté ou le groupe légitime est seul habilité à se faire
entendre. Il représente les intérêts et parle au nom des membres qui le
composent. 2) La tolérance est paradoxale. Elle s’applique aux groupes les plus
divers, mais elle rejette ou exclut toutes formes de singularités
individuelles. La tolérance devient intolérance envers les individus qui
n’appartiennent pas à des communautés ou à des groupes reconnus.
La représentation de l’homosexualité
et de l’homosexuel dans le discours sociologique reconduit cette rationalité
politique. L’homosexuel n’a d’existence que dans le groupe qui, en revendiquant
ses droits, reproduit la frontière de la tolérance et de l’intolérance par
laquelle le jeu politique s’organise et fonctionne dans des sociétés comme les
nôtres. Il n’est donc pas surprenant de trouver, dans nos sociétés, des
communautés gaies tolérées et reconnues, et, en même temps, de constater qu’il
existe encore des individus discriminés, exclus à cause de leur scénario
sexuel. Ce n’est pas que les luttes politiques aient échoué ou que nos sociétés
soient fondamentalement intolérantes. Il s’agit plutôt du mode de fonctionnement
de la rationalité politique qui fonde notre expérience de la différence. S’il
s’agit bien là de la rationalité politique, du type de pouvoir qui gère
l’homosexualité dans nos sociétés, comment la lutte politique est-elle possible
POLITIQUE ET HISTOIRE: STYLE DE VIE
ET PRATIQUE DE LA LIBERTÉ
La problématique foucaultienne de
l’histoire de l’homosexualité relève aussi d’une histoire politique. Pourtant,
elle ne parle pas de répression elle n’appelle pas à la libération par le
combat politique. La raison en est simple: lutter pour plus de liberté
sexuelle, pour davantage de tolérance envers les scénarios sexuels différents
nous place dans la logique même de la rationalité politique qui gère, dans nos
sociétés, l’altérité. Aussi Foucault, sans s’opposer à la lutte politique pour
la revendication des droits des homosexuels, croit que le combat politique doit
se situer à un autre niveau.
Nous avons déjà esquissé les contours
de la politique foucaultienne concernant les homosexuels. Rappelons-les brièvement
pour expliciter davantage le contenu de cette politique. L’homosexualité est
d’abord, pour Foucault, un style de vie qui ne se résume pas à une conduite
sexuelle différente. Il s’agit d’un type de relations sociales complexes où la
sexualité joue un rôle important et consciemment assumé. En d’autres mots, la
personne homosexuelle assume le rôle que sa sexualité joue dans sa vie, et elle
chercherait même à faire en sorte qu’elle ait une grande influence sur
l’ensemble de sa vie. Pourquoi Tout simplement parce que la sexualité fait
partie de notre comportement, qu’elle est une part importante de notre liberté.
(Foucault, 1985c, p. 74). Foucault distingue entre libération et pratique
de la liberté. Il est important de bien comprendre cette distinction pour
saisir comment il pose la question politique de l’homosexualité (Foucault,
1988). Si la libération renvoie au thème connu de la nature humaine réprimée
qu’il faut libérer, la pratique de la liberté concerne ce que l’on fait
concrètement de sa liberté: (p. 3). Autrement dit, le problème n’est pas
tellement de combattre et de lutter pour affranchir l’individu de ce qui
l’opprime, mais de faire de certaines libertés (par exemple, notre sexualité),
une condition de l’éthique, c’est-à-dire de ce travail sur soi qui consiste à
donner à son existence un style particulier. D’ailleurs, pour Foucault (1988),
(p. 4). Il appelle donc, à partir du mode de vie homosexuel, à la création
d’un style de vie.
Si la sexualité constitue une partie
importante de notre comportement et de notre liberté, il devient alors possible
qu’à partir d’elle, on puisse créer et façonner sa vie, ou plutôt son existence
(pratique de la liberté). La sexualité peut être la matière à partir de
laquelle il est possible de créer un style de vie la substance de ce travail
sur soi qui permet de donner à son existence, un style. L’homosexuel agit de
telle manière que sa sexualité produise des effets sur sa vie il l’utilise pour
modifier, ou transformer, le type de relations qu’il peut avoir avec les autres.
Foucault (1988) en a donné un exemple dans son analyse du sadomasochisme. Pour
lui, le sadomasochisme, loin d’être une pratique violente de l’acte sexuel,
représente plutôt une possibilité de création de nouveaux plaisirs
(p. 74).
Il y a là une sorte de création qui
se caractérise par ce que j’appelle la désexualisation du plaisir. Je trouve
très fausse l’idée selon laquelle le plaisir corporel devrait toujours venir du
plaisir sexuel, ainsi que l’idée que le plaisir sexuel serait à la base de tout
notre plaisir possible. Les pratiques SM (sadomasochistes) montrent que nous
pouvons produire du plaisir avec des choses très bizarres, des parties très
étranges de notre corps, dans des situations très singulières (p. 74).
En faisant de sa sexualité le foyer
de son existence, l’homosexuel peut multiplier, inventer de nouvelles formes de
relations sociales, d’amour et d’affection. C’est ce qui fait de
l’homosexualité un problème dans nos sociétés. L’homosexualité est
problématisée non parce que ces nouvelles relations amoureuses ou affectives
reproduisent la frontière de l’homosexualité et de l’hétérosexualité qui fonde
une partie de nos rapports sociaux, mais plutôt parce qu’elles en rendent
d’autres possibles. L’homosexualité, le choix de vivre son homosexualité, peut
être considéré, comme le suggère Foucault, comme une façon d’inventer de
nouveaux rapports sociaux. En cela, l’homosexuel représente un dans nos
sociétés.
L’homosexualité contribue à
l’émergence d’une autre culture en instituant de nouveaux rapports sociaux et
de nouvelles formes d’amitié. Conséquemment, la pratique de la liberté
contribue à modifier et à transformer la réalité sociale. C’est pourquoi
Foucault appelle à la création d’une culture gaie. Il désigne par là
l’invention de nouvelles formes de vie c’est-à-dire, en d’autres mots, qu’il
propose de faire de son homosexualité une force créatrice. Donc, face à ceux
qui croient qu’une fois la sexualité libérée des formes d’oppression, il ne
sera plus nécessaire de s’identifier comme homosexuel ou gai, Foucault (1981)
rétorque qu’il faut plutôt utiliser le potentiel incroyable que renferme la
culture gaie pour créer de nouvelles formes de relations sociales ou affectives
avec les autres, et pratiquer cette forme de liberté que représente sa sexualité
pour inventer de nouveaux rapports sociaux, affectifs, amoureux.
CONCLUSION
On peut se demander, au terme de ce
travail, quel était l’intérêt de cette incursion dans un aspect peu connu du
travail de Foucault. Il importe de rappeler les deux principaux objectifs de
notre texte: (1) Il s’agissait, d’abord, de montrer qu’il existe dans le
travail foucaultien une problématique pour une histoire de l’homosexualité.
Pour y parvenir, nous avons travaillé à partir d’un corpus moins connu des
travaux du philosophe français, c’est-à-dire que nous avons essayé de redonner
un statut à un certain nombre de textes (entrevues, débats, comptes rendus
d’ouvrages portant sur l’homosexualité) qui sont rarement abordés dans les
analyses portant sur Foucault16. Peut-être parce qu’il s’agit de
textes plus autobiographiques où le philosophe parlait de son homosexualité.
(2) Nous avons aussi essayé d’identifier les principaux éléments de cette
problématique de l’histoire de l’homosexualité. Nous avons constaté alors qu’il
fallait se départir d’un certain nombre d’évidences (répression de la
sexualité, des conduites sexuelles différentes) pour rendre compte de la
manière dont l’homosexualité est devenue une préoccupation de nos sociétés.
Nous avons vu aussi qu’une telle histoire devrait faire de la problématisation
de l’amitié l’un de ses thèmes principaux. Foucault n’a cependant pas explicité
les stratégies qui ont problématisé l’amitié. Il n’a pas non plus précisé quels
aspects de l’amitié faisaient l’objet d’une telle problématisation. Il nous
laisse, tout au plus, des pistes de recherche. Enfin, le philosophe français
n’a rien dit quant au mode de gestion politique (type de gouvernementalité) de
l’homosexualité dans nos sociétés. Nous avons émis quelques suggestions qui
mériteraient, à cause de leur caractère partiel, d’être approfondies dans des
recherches portant, entre autres, sur le savoir sociologique.
On devrait mieux comprendre
maintenant les objectifs poursuivis dans ce travail. La problématique
foucaultienne de l’histoire de l’homosexualité offre plus que des pistes
nouvelles et des outils pour reconsidérer notre manière de faire cette
histoire, elle nous oblige à penser autrement l’homosexualité et les
homosexuels. Ainsi, le philosophe français contribue à l’émergence de nouvelles
représentations de l’homosexualité et à la création de nouveaux rapports
sociaux.
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Origine : http://www.unites.uqam.ca/dsexo/Revue/Vol2no1/03_Olivier~1.html
problématique
pour une histoire de l'homosexualité
- Article qui met en lumière les apports des analyses de Foucault sur ce thème,
par Lawrence Olivier.
http://www.unites.uqam.ca/dsexo/Revue/Vol2no1/03_Olivier%7E1.html